29 mai 2021 16:35:54 / Thomas Boucheyras

LES PARIS SPORTIFS, POISON D’UNE ESPAGNE PROFONDE

Bienvenu en Espagne, si l’économie du pays repose essentiellement sur le tourisme et l’hôtellerie, l’Espagne cache une source de revenu plus obscure: les casas de apuestas

Dans ce nouvel article d’un œil sur le monde La Ilustración vous transporte en Espagne là où le journal a vu le jour. Si l’économie du pays repose essentiellement sur le tourisme et l’hôtellerie, deux secteurs fortement impactés par la pandémie, l’Espagne cache une source de revenu plus obscure, qui gangrène une population souvent issue de la classe moyenne voir très pauvre : les salles de jeux et de paris, aussi appelées « casas de apuestas ». Après plus de quatre années passées à Madrid, notre journaliste Thomas Boucheyras nous dresse le constat d’un tel engouement et nous explique les raisons d’une activité qui chaque année génère 2,3% du PIB espagnol.
Lorsque vous vous promènerez dans les rues madrilènes, vous tomberez très certainement sous le charme, comme moi, d’une architecture rayonnante à la fois luxueuse et colorée, des passants souriants mêlant locaux et touristes, tous pressés l’après-midi d’aller dans un des nombreux établissements proposant tapas ou rafraichissements. Si vous empruntez la Gran Vía, l’artère principale, qui découpe Madrid en son milieu comme la Seine découperai Paris en deux rives, vous pourrez bénéficier d’un panorama grandiose, avec des magasins et restaurants touristiques, surplombés par de grands immeubles blancs. Parmi ces devantures gigantesques, peut-être reconnaitrez-vous le Grand Casino, si luxueux, si éclatant, qui attire chaque jour plus de 1500 visiteurs, prêts à pénétrer dans l’univers enivrant du Jeu. Si l’établissement fait figure de vitrine d’un Madrid festif et divertissant, il n’est qu’un leurre, qui tente d’éclipser une addiction bien réelle en Espagne pour les jeux d’argent.

Les « casas de apuestas » : casinos de quartier, refuge des parieurs

Quand je sortais de mes cours de journalisme à la Complutense il n’était pas rare qu’un ami me demande de l’accompagner pour parier, souvent sur un match qui allait avoir lieu le soir même. Si en France il faut aller dans un bar où se trouve un point de vente de la FDJ pour pouvoir parier, en Espagne, cela est bien différent. L’engouement pour les paris sportifs est tel, que des établissements spécialisés sont créés, des sortes de mini casinos où se trouvent écrans pour parier, roulettes et machines à sous. Ces établissements appelés « casas de apuestas » littéralement « maisons de paris », ne cessent de se développer depuis 2010, avec aujourd’hui pas moins de 407 casas de apuestas à Madrid. Cette augmentation significative est telle, que malgré la pandémie et le confinement, Madrid a enregistré l’ouverture de 23 nouveaux centres en 2020. De manière générale, le jeu est omniprésent en Espagne, outre les casas des apuestas, de nombreux stands de loteries sont répartis dans tout le pays et sa clientèle est grandissante, il est d’ailleurs très commun en Espagne, de trouver des machines à sous dans les bars. Selon les données de la Direction générale de la gestion des jeux (DGOJ), une trentaine de paris sont faits chaque seconde en Espagne, et plus de 4 milliards d'euros y sont joués en moyenne chaque année à travers Internet.

Les Jeunes, première cible des salons de jeu

Si ces établissements sont omniprésents dans la capitale espagnole, leur répartition géographique pose problème. Bien qu’en Espagne l’âge légal pour parier et entrer dans une casa de apuestas est de 18 ans, les jeunes sont la cible principale des compagnies de paris, et ces dernières n’hésitent pas à user de pratiques peu éthiques pour les attirer. En effet, il n’est pas rare de voir se créer une casa de apuestas proche d’un établissement scolaire (lycée notamment). Selon une étude réalisée par TeleMadrid, un lycée sur quatre à Madrid se situe à moins de 200 km d’un établissement de paris. Mais alors pourquoi ces salons de jeu cherchent tant à se rapprocher des établissements scolaires ? Une des réponses apportées par des spécialistes s’étant penché sur le sujet, serai la suivante : les jeunes voient en une casa de apuestas un loisir et un moyen de se divertir en sortant des cours ou le week-end, plus qu’un jeu d’argent à risque. Les salons de jeu n’hésitent pas à jouer sur ce côté divertissant afin de faire diminuer la perception du risque, en créant une ambiance relaxante avec des lumières et des odeurs agréables, des télévisions qui retransmettent les événements sportifs, bars, wifi, etc. L’affluence des jeunes de 14 à 18 ans est grandissante et a des raisons d’inquiéter, 26% des jeunes espagnols de cette tranche d’âge réalisent au moins un pari sportif tous les deux mois, et 6% d’entre eux estiment en être tombé dans l’addiction, selon le plan d’étude national sur les drogues. Le gouvernement espagnol a tenté de freiner cette affluence, qui plus est illégale, des mineurs dans les salons de jeux avec le plan Arcade, en vain (la police a localisé seulement 28 adolescents sur 1881 casas de apuestas espagnoles). En ligne, feindre son identité et son âge est bien plus complexe car la vérification du profil de l’utilisateur est plus rigoureuse que dans un salon de jeu, où le jeune peut entrer plus facilement pour parier.

Mais si les salons de jeux espagnols posent un problème d’éthique quant à son rapport avec les jeunes, il cache en réalité un mal bien plus profond qui abime les populations les plus pauvres d’Espagne.


Un danger pour les populations pauvres

L’appât du gain est un vice qui touche de manière générale les plus infortunés, le Jeu leur offre l’espoir, ou plutôt l’illusion de pouvoir se sortir d’une situation précaire, et les casas de apuestas n’hésitent pas à profiter du filon en s’implantant dans les zones les plus fragiles économiquement. Globalement, à Madrid, ce sont les quartiers du sud qui sont les plus modestes et où le salaire moyen par habitant est le plus bas.142 établissements de ce type, à savoir plus d’un tier, se trouvent actuellement dans les quatre districts les plus pauvres de la capitale, Usera, Vallecas, Villaverde et Carabanchel. Plus haut, je précisais qu’il n’était pas rare de trouver des machines à sous dans des bars, tant le Jeu créer un réel engouement en Espagne, cela se renforce encore plus dans les quartiers précédemment cités. L’addiction pour les jeux d’argent des populations modestes n’est pas nouvelle néanmoins, depuis la crise économique, on observe de plus en plus de cas d’addiction grave. Il faut dire que tout est fait, à l’intérieur d’un salon de jeu, pour captiver le joueur dès son entrée, que ce soit SPORTIUM, CODERE ou LUCKIA, les trois géants du secteur du Jeu à Madrid, l’établissement sera toujours agencé de la même manière : une salle obscure ou vous ne trouverez ni fenêtre, ni horloges, pour qu’il n’y ait plus aucune notion du temps passé, des machines colorées et sonores pour attirer la curiosité et donner l’envie de jouer et très souvent des boissons alcoolisées gratuites, afin d’altérer le raisonnement du joueur au moment de miser.

Face à cette implantation massive des casas de apuestas, qui engendrent de sérieuses pathologies chez les jeunes et dans les quartiers pauvres, certains habitants se mobilisent et luttent pour faire disparaitre ces établissements qui gangrènent leurs quartiers. Certaines mesures ont été adoptées par le gouvernement, notamment pour réduire les publicités liées aux jeux de hasard, et les diffuser à des horaires plus restreints. Certaines villes s’attaquent directement aux casas de apuestas, comme Barcelone, qui depuis 2020 a stoppé la création de nouveaux établissements de jeux.

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